Paris. Été 2016.

Après un ciné avec ma copine Maria, où nous avons vu un film léger pour nous détendre, nous décidons d’aller boire un verre.
Direction la rue Montorgueil, quartier Étienne Marcel. Nous sommes dans le centre de Paris, il est 20h30, les restos se remplissent, il ne fait pas froid et les terrasses sont bondées. Tout le monde profite de son été et des températures quasi estivales ( nous sommes au début du mois d’août et la petite veste n’est pas de trop !).

Maria et moi, nous posons sur une terrasse. Nous commandons et comme d’habitude, entre copines, nous refaisons le monde, nous parlons de tout, de rien, de nos projets, de notre vie.
Les gens marchent dans la rue. Des couples, des bandes de potes, des familles, des jeunes, des moins jeunes… L’atmosphère est légère, détendue, comme un mois d’août à Paris.

Pendant que nous discutons, je vois passer devant nous quatre militaires armés, ils patrouillent ! Depuis quelques temps on en voit souvent dans les rues. Normal en ces temps !

Normal ?! Hein ?! Quoi ?!
En fait, non ! Comme frappée par le décalage de la scène, je repense à ces films sur la guerre où les militaires se mèlent à la population qui s’habitue, s’affaire et continue sa vie, tranquillement (ou pas). Et je réalise ! Je me dis que, même si je sais que nous sommes en temps de guerre, ce n’est pas « normal » en réalité !

Ce n’est pas normal de s’habituer à ça: boire un verre avec des hommes armés qui marchent à quelques mètres de moi. Ces hommes sont là pour nous protéger et à mesure que je mets de la conscience là dessus, un vague sentiment d’insécurité m’envahit. Pas une peur, juste une piqure de rappel: ce n’est plus comme avant. L’insouciance n’a plus sa place et désormais, tout peut arriver.

Toujours dans la conversation avec Maria, je commence à observer autour de moi. Et là, sur le trottoir d’en face, je remarque une famille.
Syrienne peut-être. Ils sont cinq: les parents et leurs trois filles, qui à vue d’oeil doivent avoir entre 6 et 12 ans. Ils sont assis par terre, sur le trottoir, alignés, serrés les uns contre les autres, sous une couverture. Car même s’il ne fait pas trop froid, je pense qu’en étant assis sur le bitume depuis ce que j’imagine être plusieurs heures, ils doivent quand même un peu se les peler !!

Cette famille me touche ! Elle est là, posée, unie, ne fait pas la manche, observe simplement les passants et les venants. À côté d’elle, un caddie dans lequel se trouvent certainement toutes leurs affaires, toute leur vie.

En les voyant assis là, comme ça, je me sens soudainement submergée par l’émotion. Un mélange d’incompréhension, de tristesse, de compassion, d’impuissance et de colère.

Encore une fois, je sens ce décalage !! C’est quoi ce monde dans lequel je bois un verre avec ma copine, je m’amuse, je ris et en face de moi des enfants sont dans la rue. Cette rue où tout le monde s’empresse à dépenser de l’argent pour prendre du bon temps, alors que cette famille manque de ressources. Elle dormira certainement dehors cette nuit. Ou peut-être pas. Mais en tout cas, pas dans un appartement confortable comme moi !

Finalement, je prends une décision. Même si les fins de mois sont diffciles en ce moment, je vais contribuer, je vais aider à hauteur de mes capacités. À mon niveau, je peux faire quelque chose ! Un petit geste, peut-être insignifiant face à toutes ces personnes dans le besoin. Mais ce sera déjà ça.

Je m’excuse auprès de Maria, car cela fait 10 minutes que, plongée dans ma réflexion, je ne porte plus vraiment d’attention à ce qu’elle dit. Puis je me lève, vais au distributeur, retire 10 euros et les donne à cette famille. J’aurais aimé faire quelques courses pour eux, pour les petites filles, mais il est 21h, les magasins sont fermés.
Ils me remercient. Je retourne m’assoir à côté de Maria. Des larmes coulent sur mon visage.

Comment se fait-il que je ne les ai pas “vus” plus tôt ? Me serais-je habituée à ces situations, devenues notre quotidien désormais: des militaires, des familles entières dans la rue… !! Ou est-ce une sorte de protection qui me rend “aveugle”, pour ne pas être face à cette froide réalité?

Je ne sais pas.
En tout cas, aujourd’hui j’ai vu ! J’ai décidé de voir, de me mettre en conscience, de me connecter au monde qui m’entoure, qu’il me fasse ressentir de la joie ou de la tristesse.

Tout ça n’est pas nouveau. Je le sais. Ce n’est pas la première fois que je donne, que j’aide des personnes dans le besoin. Ce soir, comme d’autres fois auparavant, j’ai été réceptive. Ces militaires m’ont fait redescendre sur terre. Ce soir, cette famille m’a émue.
J’ai été contente de les aider.

Je suis frustrée de ne pas pouvoir faire plus. Je me rassure en disant que c’est déjà ça et que quand je pourrai plus, je ferai plus.

Je ne veux pas que ces personnes fassent partie du décor. Je ne veux pas ne pas les voir. Je ne veux pas les oublier.
Je veux rester consciente.

Ils n’était pas les premiers, ils ne seront pas les derniers. Encore une fois, je le sais. Mais cette histoire, j’avais envie de la partager avec vous.

À l’heure où j’écris ces mots, j’ai une pensée pour tout ceux de qui j’ai croisé le chemin et que j’ai pu aider, tout ceux que je n’ai pas pu aider, tout ceux qui sont dans le besoin (qu’ils soient français ou étrangers), tous ceux qui voient et qui aident…
Je ne sais pas ce qu’ils sont devenus. Je les espère dans de meilleures conditions, heureux malgré tout, en bonne voie, en bonne santé, en vie…

Christine R.

Comments
  • Gina0101
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    Pouce en l’air! Très beau texte, pas moralisateur juste qui éveille.

    🙂 + 🙁 mais 🙂 quand même. 😉

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